L’imagination

I-                Introduction :

          L’homme est un être pluridimensionnel ; à travers sa perception il prend conscience du monde présent qui l’entoure, à travers sa mémoire il prend conscience de ce qui s’est passé, et à travers l’imagination il se projette vers l’avenir en se libérant du monde réel. L’imagination est la conscience d’un objet absent réel ou irréel. L’imagination exprime chez l’être humain le pouvoir de se différencier de son monde réel, de s’en représenter, et même d’en créer un autre. Pour cela, nous distinguons classiquement entre l’imagination reproductrice et l’imagination créative. « L’imagination, dit Jung, peut se manifester dans toutes les formes essentielles de la vie psychique : pensée, sentiment, sensation, intuition ». Elle se situe à mi-chemin entre la raison et l’affectivité.

 

II-           Nature de l’imagination :

Problématique : Quelle est donc la nature de l’imagination ? Est-elle un résidu de la perception ou bien une attitude originale de la conscience ?

1-   La théorie empiriste:

Selon les empiristes, l’imagination est la reproduction mentale d’un objet sensible antérieurement perçu. L’image mentale est un résidu de la perception, c’est l’expression de la trace matérielle de la perception gravée dans la substance cérébrale et conservée comme une photographie dans un album. L’imagination est donc essentiellement reproductrice. À partir de là, les empiristes concluent que la distinction entre l’image imaginée et l’image perçue s’effectue grâce à la différence d’intensité et de netteté: l’image imaginée est moins nette que la perception. En conséquence, la confusion des deux images est donc possible comme dans le rêve, dans certains états pathologiques, et même dans certaines situations courantes.

Comme l’imagination reproduit mentalement l’objet absent, l’imagination créatrice de l’inventeur ou du peintre se ramènerait à l’imagination reproductrice. C’est une synthèse nouvelle d’images déjà perçues ou connues. L’image de la sirène serait une combinaison imprévue de l’image et de la femme et de celle d’un poisson.

Critique de la théorie empiriste:

L’explication empiriste de l’imagination comme résidu de la perception contredit l’expérience spontanée de ces deux attitudes de la conscience : la personne normale est capable de distinguer spontanément entre imaginer et percevoir. Ainsi, les empiristes ont  négligé l’acte de la conscience et la différence de son attitude entre l’imagination et la perception, car ils se sont limités au contenu chosifié de la conscience. Alors qu’en réalité l’acte de la conscience imageante qui vise un objet absent est différent de celui de la conscience percevante qui vise un objet présent.

 

2-   La théorie phénoménologique de Sartre:

Le point de départ de Sartre se trouve à la fois dans les travaux d’Alain et dans ceux de Husserl. Pour Alain, l’image mentale au sens empiriste n’existe pas. C’est une illusion d’image, et l’imagination se réduit à un savoir et à des mouvements. Pour Husserl, la conscience n’est pas un dépôt d’image: il n’ya rien dans la conscience. La conscience est un acte, l’acte de viser quelque chose extérieur à elle-même. L’imagination serait une attitude de la conscience.

 A partir de ces deux points de vue, Sartre procède à expliquer l’imagination comme une attitude originale de la conscience. Imaginer un objet, c’est tout simplement penser à cet objet comme n’étant pas là, c’est poser l’objet comme néant. Si vive, si touchante, si forte que soit une image, elle donne son objet comme n’étant pas là. Mais quelle serait donc la différence entre l’imagination et le savoir ? Sartre répond à cette question qu’il a lui-même posée en disant que le savoir se traduit par des idées générales et abstraites, alors que l’imagination vise l’objet absent à partir d’un objet présent, un symbole concret qui le rappelle et que Sartre nomme Analogon. La jeune fille joue à la poupée en l’imaginant comme bébé. L’amoureux imagine sa bien-aimée absente à partir d’une photo ou d’une chanson. Ainsi l’imagination  vise l’objet absent en passant par l’analogon et en le dépassant. Il n’y a véritablement d’imagination que lorsque l’analogon disparait en tant qu’objet, lorsqu’il cesse de se présenter pour représenter. Je ne veux pas entendre des instruments sonores mais je veux écouter la symphonie. De même, la poupée n’est pas pour la petite fille une figurine en plastique mais un bébé.

Texte de Bergson – Les souvenirs et l’inconscient: Quand je perçois une chaise, il serait absurde de dire que la chaise est dans ma perception. Ma perception est, selon la terminologie que nous avons adoptée, une certaine conscience et la chaise est l'objet de cette conscience. A présent, je ferme les yeux et je produis l'image de la chaise que je viens de percevoir. La chaise, en se donnant maintenant en image, ne saurait pas plus qu'auparavant entrer dans la conscience. Une image de chaise n'est pas, ne peut pas être une chaise. En réalité, que je perçoive ou que j'imagine cette chaise de paille. sur laquelle je suis assis, elle demeure toujours hors de la conscience. Dans les deux cas elle est là, dans l'espace, dans cette pièce, face au bureau. Or, - c'est, avant tout, ce que nous apprend la réflexion, - que je perçoive ou que j'imagine cette chaise, l'objet de ma perception et celui de mon image sont identiques : c'est cette chaise de paille sur laquelle je suis assis. Simplement la conscience se rapporte à cette même chaise de deux manières différentes. Dans les deux cas elle vise la chaise dans son individualité concrète, dans sa corporéité. Seulement, dans un des cas, la chaise est « rencontrée » par la conscience ; dans l'autre, elle ne l'est pas. Mais la chaise n'est pas dans la conscience. Pas même en image. [...] Le mot d'image ne saurait donc désigner que le rapport de la conscience à l'objet ; autrement dit, c'est une certaine façon qu'a l'objet de paraître à la conscience, ou, si l'on préfère, une certaine façon qu'a la conscience de se donner un objet.” (L'imaginaire)

 

Discussion de cette thèse :

La thèse de Sartre a bien réussi à expliquer la distinction spontanée entre le réel et l’imaginaire, même à montrer l’originalité de l’imagination. Mais elle a manqué de mettre en valeur le rôle de l’affectivité inconsciente, la projection de mes émotions, de mes craintes et de mes tendances dans l’imagination.

 

III-       Les formes de l’imagination : (ou sa valeur)

Problématique: Quelle est donc la valeur de l’imagination ? Est-elle source d’erreur et d’illusion ou bien d’invention et de création ?

1-   Les formes inférieures de l’imagination:

L’imagination est source d’erreur et d’illusion lorsqu’elle échappe au contrôle de la raison comme dans les représentations suivantes:

a-     L’imagination errante est plutôt une certaine manière de se retirer du monde. Elle se développe en marge du réel, échappant au contrôle de la raison et de la volonté. Elle se traduit surtout dans le rêve nocturne et dans les délires du malade mental. Dans ces situations, le sujet confond l’imaginaire et le réel d’une part, et d’autre part, il échoue à comprendre le sens de ses productions imaginaires qui paraissent incohérentes.

b-    L’imagination infantile est aussi une forme de l’imagination illusoire. L’enfant projette ses désirs et ses craintes dans ses représentations imaginaires qui se caractérisent par l’animisme et la fabulation comme mécanismes psychiques. Ces derniers traduisent son monde merveilleux où l’imaginaire et le réel sont confondus.

c-      La rêverie : A la différence du rêve, la rêverie caractérise les associations d’idées et d’images qui se produisent dans la vie éveillée. D’après  Lalande, elle constitue un état de dispersion à l’égard de la situation présente. Elle se distingue du rêve par son caractère relativement volontaire et cohérent, mais en revanche, elle affaiblit l’attention du rêveur en rendant sa conscience distraite  vis-à-vis du monde ambiant. Si la distraction est accentuée, elle signifiera une difficulté d’adaptation au milieu, et aboutira à une substitution progressive du monde réel par le monde imaginaire. Alors que si la rêverie est contrôlée par la raison et la volonté, elle pourra jouer un rôle positif et créateur dans la vie du sujet.

 

2-   Les formes supérieures de l’imagination : l’imagination créatrice.

L’imagination est une source d’invention et de création lorsqu’elle est contrôlée et dirigée par la raison et la volonté. Les supports de l’imagination créatrice sont divers, dont les plus marquants sont les supports affectifs, intellectuels et sociaux :

a-     Les supports affectifs et sensibles : les supports affectifs jouent un rôle important dans le domaine artistique. L’art peut être considéré comme le fruit de l’affectivité refoulée qui se traduit en toiles ou poèmes, ou musique… De même, cette affectivité présente des motivations à la recherche scientifique. Le savant y déploie des efforts considérables pour rejoindre son idéal ou pour satisfaire ses besoins ou ceux de la société : le désir de voler, longtemps éprouvé par l’humanité, s’est transformé enfin en réalité.

b-     Les supports intellectuels : ils se représentent par les prédispositions mentales diverses, la capacité d’analyse et de synthèse, l’esprit critique et méthodique, une formation scientifique ou artistique. L’imagination créatrice est souvent accompagnée d’une intelligence supérieure.

 

c-      Les supports sociaux : l’acquisition de la culture de l’époque est une condition fondamentale du développement de l’imagination créatrice dans les domaines scientifique et artistique. Il est impossible au chercheur d’inventer ou de découvrir quelque chose indépendamment de la culture de son époque. Les machines électriques ont été inventées après l’invention de l’énergie électrique et non avant. Ainsi dans l’art, l’artiste novice commençait par imiter les grands artistes, et par la suite il conçoit son style personnel. Renoir disait : « la peinture s’apprend dans les musées ».

d-    Le mécanisme créateur: l’invention est d’abord une dissociation des systèmes anciens et par la suite une conception de synthèses nouvelles. Dans une première étape, le chercheur procède par son esprit critique, à réfuter les concepts et les lois établis en en dégageant les lacunes. Dans une étape suivante, il invente des hypothèses nouvelles qu’il va se mettre à vérifier en procédant par un long travail expérimental et méthodique. Edison disait : « le génie est fait d’un dixième d’inspiration et de neuf dixième de transpiration. »

IV-       Conclusion:

L’imagination, malgré son dynamisme, n’a pas de valeur absolue. Si l’imagination est contrôlée et dirigée par la raison, elle sera créatrice et nécessaire à toute connaissance rationnelle et intuitive, et à toute activité humaine. Et si l’imagination n’est pas bien guidée, elle sera source d’erreurs et d’illusion. 

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