Les tendances

I-                Introduction:

Il est difficile de définir une fonction psychique qui n’est pas directement constatable. Cependant les psychologues contemporains envisagent la tendance comme une disposition interne qui entraine l’organisme vivant à rétablir l’équilibre rompu, à réduire la tension intérieure provoquée par le besoin insatisfait.

II-               Nature des tendances

Problématique: la tendance est-elle première ou bien serait elle la conséquence de l’affectivité ou de l’activité?

1-    Thèse classique: la tendance est première .

La tendance préexiste aux conditions qui la révèlent. La tendance est spontanée et finalisée. Pour Burloud, « la tendance est à la fois impulsion et direction, et tout acte est sous tendu et dirigé par une  tendance qui possède sa propre énergie ». Mc Dougall considère que l’activité psychique de l’homme est absolument dépendante des tendances naturelles : « Directement ou indirectement les instincts sont les principaux moteurs de toutes les activités humaines. Et toute l’organisation intellectuelle de l’esprit n’est qu’un moyen par rapport à ces fins ». Pradines définit aussi la tendance comme « l’orientation spontanée d’un certain nombre de besoins vers les objets qui en assurent la satisfaction ». La tendance serait donc une puissance active dirigée dans un sens défini.

Discussion de la thèse classique:

Certains penseurs considèrent que la tendance ainsi définie serait déterminante, mais son existence n’est pas prouvée. On ne peut désirer ce qu’on ignore ou ce qu’on n’a jamais connu.

 

2-    la thèse sensualiste ou empiriste:

La tendance serait plutôt une conséquence et non pas une cause.  Pour Condillac, il n’y a pas de tendance préalable, « la sensibilité est l’unique principe qui détermine toutes les opérations de l’âme », « pour sentir le besoin d’une chose, il faut en avoir quelque connaissance. » C’est le plaisir qui crée le désir. Dans son Traité des Sensations, il compare l’esprit à une statue démunie de tout savoir, de tout besoin et de toute prédisposition, excepté de la sensation à partir de laquelle il s’efforce d’expliquer non seulement nos connaissances mais aussi toutes nos tendances et tous nos désirs. La sensation agréable (ou le plaisir) éprouvée après avoir fumé pour la première fois une cigarette, crée en nous le désir de renouveler cette expérience.

Sensation              Plaisir             Désir             Tendances

Discussion de la thèse sensualiste:

Le plaisir lui-même ne s’explique que par la prédisposition, la tendance préalable, si nous n’éprouvons pas tous le même plaisir, c’est justement parce que nous n’avons pas la même tendance (le sport est agréable pour les uns, désagréable pour les autres). La tendance précède en effet la sensation ou l’expérience du plaisir. Selon Spinoza « entre la tendance et le désir il n’y a aucune différence sinon que le désir c’est la tendance  avec conscience d’elle –même. » Le souvenir des repas antérieurs et les expériences passées modifient la tendance alimentaire mais ne la créent pas.

Tendances             Sensation              Plaisir             Désir            

3-   La thèse béhavioriste:

La tendance est une manifestation motrice. Selon  Ribot: « la tendance est un mouvement ou un arrêt de mouvement à l’état naissant ». Elle est le fait primordial de la vie affective. Les tendances traduisent les besoins de l’individu quels qu’ils soient, physique ou mentaux. Le comportement (mouvements ou répétitions) serait la « cause » de l’affectivité (tendance). La répétition de l’acte de fumer crée en nous la tendance pour la cigarette. En effet, si on commence à fumer ou à boire par conformisme social, plus tard, l’accoutumance s’installant, on finit par trouver dans le tabac ou l’alcool un certain soulagement. Le milieu favorise cette tendance et en fait une marque de maturité. En réalité, l’habitude et la répétition de l’acte fixent les tendances sur un objet plutôt que sur un autre. Pour Lachelier, « tout mouvement est le produit d’une spontanéité qui se dirige vers une fin, mais une spontanéité qui se dirige vers une fin est une tendance, et une tendance qui produit un mouvement est une force. »

Discussion de la thèse behavioriste:

Les mouvements de l’être humain ne correspondent pas tous à des tendances. En effet, Pradines distingue deux genres de mouvements : la « tendance à », et la « tendance vers ». La « tendance à » n’est pas une vraie tendance. Par exemple, je tends à projeter les mains en avant si je tombe, c’est une réaction reflexe qui n’est pas une tendance puisqu’il n’y a pas d’objet vers lequel nous tendons. Il n’y a véritablement tendance que lorsque je tends vers un objet. D’autre part, l’habitude ou la répétition ne crée pas la tendance : l’élève, même s’il vient tous les jours à l’école, n’aura pas la tendance de la visiter le dimanche. Mais l’habitude peut fixer la tendance sur un objet déterminé. Ainsi Guillaume affirme que « l’alcool est la forme accidentelle qu’a prise chez le buveur le besoin d’un toxique ».

4-   Synthèse

Les deux thèses sensualistes et behavioristes n’ont pas pu réfuter la thèse classique, qui explique la tendance comme principe premier, comme force qui oriente le comportement et le sentiment. Néanmoins, ces deux théories ont eu le mérite de mettre en valeur le rôle de l’expérience affective et de l’habitude ou l’entrainement dans la révélation de la tendance et sa fixation à son objet. Donc, les tendances sont constatables indirectement ; elles sont dominées par l’affectivité et sont éprouvées et senties dans le comportement.

III-       Classification des tendances :

        En fonction de leur objet, les tendances sont classées en trois groupes:

a-     les tendances biologiques: alimentaires, sexuelles…

b-    les tendances sociales:

Familiales : il y a quelque chose de naturel dans l’attachement de l’individu à sa famille. C’est ce qui prouve que lorsque ce besoin n’est pas satisfait il entraîne des troubles psycho-organiques chez les membres de la famille comme la délinquance et la maladie.

Professionnelles : à l’origine c’est la tendance à l’activité et au travail, l’oisiveté étant pénible.

 Patriotiques : elles s’expliquent par un attachement naturel à la terre qui nous a vu naître. Le véritable patriotisme est plus complexe : à l’attachement naturel à la terre s’ajoute l’attachement aux valeurs, traditions et coutumes qui forment l’héritage spirituel d’une nation.

c-     les tendances idéales:

- morales qui visent le Bien

- cognitives qui visent le Vrai

- esthétiques qui visent le Beau

 

IV-       Plasticité des tendances:

La tendance est plastique : elle varie dans ses manifestations et dans ses moyens de satisfaction.

Pour Burloud, le thème d’une tendance est transposable et plurivalent. Baudouin distingue dans la tendance un déplacement ou transfert  au niveau du verbe  (ou de l’acte; par exemple, dans les histoires d’amour, suite à une trahison, la personne la plus aimée devient la personne la plus haïe). De même, le déplacement peut avoir lieu au niveau de l’objet  (du but visé); par exemple, la tendance « faim » s’exprime par le thème « nourriture » qui convient au pain, à la viande, aux fruits…

La psychologie explique la plasticité à partir de deux processus:

-         La socialisation : la tendance se transforme et se modifie en fonction des traditions de la société et de ses expériences : par exemple, la satisfaction de la tendance alimentaire subit les conventions sociales (invitations,  règles de politesse…) les techniques de préparation des aliments, la répartition des trois repas principaux…

-          La spiritualisation ou la sublimation: la tendance est spiritualisée ou sublimée quand elle s’exprime dans une activité appréciée socialement, appartenant au domaine intellectuel, artistique ou moral… une œuvre d’art est souvent une sublimation d’une tendance sexuelle refoulée (Freud).

Frustrée ou refoulée, la tendance ne disparaît pas, elle s’exprime soit sous forme de sublimation ou de déplacement, soit sous forme de symptômes névrotiques.

 

V-            Problème de la réduction des tendances:

Problématique: peut-on réduire les tendances à une même origine qui est l’égoïsme?

1-   Théorie de La Rochefoucauld :

Malgré la diversité des tendances, certains penseurs comme les empiristes, les ramènent toutes à l’égoïsme. Hobbes considère que l’égoïsme est l’instinct primitif duquel sont dérivées les autres tendances. Il imagine, comme tous les philosophes du contrat social, l’existence d’un état de nature (c'est-à-dire, la situation dans laquelle l’humanité se serait trouvée, avant l’émergence de la société) comme une hypothèse méthodologique utile, indépendamment de sa véracité historique. Pour lui, l’homme à l’état de nature est un « loup pour l’homme ». l’état de nature est un « état de guerre de chacun contre chacun ». Tout homme cherchant à se conserver, à l’état de nature, est libre d’utiliser comme il veut tous les moyens dont il dispose pour survivre. Ceci conduit à une guerre de tous contre tous. Dans ces conditions, les hommes choisissent de passer entre eux un contrat et de passer à l’état civil, pour échapper à cette menace permanente. Par le contrat social, ils se dessaisissent de leur liberté et la transfèrent à un tiers, à un souverain chargé d’assurer leur sécurité. C’est donc, en vue de son intérêt, par égoïsme, que l’homme décide de passer à l’état civil, et d’obéir aux lois. Toutes nos tendances découleraient par suite, de cet égoïsme premier.

           La Rochefoucauld  rejoint dans ses maximes la même conclusion: pour lui aussi, l’égoïsme est le principe de toutes les tendances. Tous nos sentiments se ramènent à l’amour propre :

-         «  l’amitié la plus désintéressée n’est qu’un commerce où notre amour propre se propose toujours quelque chose à gagner ».

-         « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer. »

Même  les sentiments moraux sont un calcul de notre intérêt :

-         « La reconnaissance n’est qu’une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits ».

 Spencer et les philosophes évolutionnistes proposent une explication analogue. Pour eux, il est improbable qu’il existe chez l’homme des sentiments essentiellement altruistes. A l’origine l’homme n’aime que lui ; dans cet état, il sacrifie volontiers à son propre bonheur, le bonheur des autres.

2-   Discussion: (théorie de Pradines)

Cette thèse qui considère l’égoïsme comme naturel à l’homme, a rencontré de sérieuses difficultés : d’une part, la sociologie contemporaine a montré que l’égoïsme, loin d’être une tendance primitive, est lié au « sentiment du moi » lequel résulte d’une très longue évolution. D’autre part, la psychologie moderne a aussi montré que l’égoïsme ne peut naître chez l’enfant qu’après le développement de sa conscience qui parviendra à distinguer entre son « moi » et « l’autre ».

S’opposant à la thèse de l’égoïsme, Pradines affirme que « toutes nos tendances sont spontanément  altruistes ». En lui-même, le désir « nous détacherait plutôt de nous-mêmes par l’attachement qu’il nous inspire pour l’objet de notre amour ». La tendance signifie que l’homme est incomplet, elle implique la sensation d’un manque et un élan vers l’objet extérieur qui va combler ce manque. Il y a donc essentiellement dans la tendance un élan  vers « l’autre », c’est ce que Pradines appelle l’altruisme fondamental de la nature humaine.

 Mais l’altruisme  et l’égoïsme sont interdépendants: ils apparaissent ensemble au moment où la distinction entre le  « Je » et le « tu » peut s’affirmer au cours du développement psychologique de l’enfant.

 

 

3-   Synthèse:

Selon Dr Odier, il convient de distinguer dans les tendances, celles qui se rapportent à des fonctions biologiques, et celles qui se rapportent à des valeurs : les tendances-fonctions visent activement un objet (nourriture, partenaire sexuel…) et deviennent latentes si la satisfaction est obtenue, d’où la possibilité de leur attribuer le caractère égoïste. Alors que les tendances altruistes ou idéales visent non des objets mais des valeurs transcendantes (la sympathie avec autrui, le Beau, le Vrai, le Bien…). C’est pour cette raison qu’elles ne sont jamais complètement assouvies.

 Donc, la tendance au niveau abstrait, ne peut être en effet que le dynamisme de la vie elle-même, mais en réalité elle ne peut exister que dans le rapport entre un être et son milieu de vie.

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