Science et Philosophie

I-                Introduction

A la question: Qu’est ce que la philosophie ? Jules Lachelier disait : « la philosophie, je l’ignore » puisque celle-ci ne se définit et ne se découvre que par opposition aux autres formes de la culture humaine, c'est-à-dire à ce qu’elle n’est pas ou avec quoi on est en rapport ou en conflit, à savoir : la religion, l’art, la technique et la science ; et c’est son rapport avec la science qui fera l’objet de notre sujet. La question est alors de comparer science et philosophie pour mettre en évidence leur point de ressemblance et de différence et par conséquent leur originalité et s’il y a lieu leur complémentarité.

II-           Les différences entre la philosophie et la science.

La subdivision des sciences en disciplines hautement spécialisées interdit donc à tout homme la prétention au savoir universel et voilà que les différences entre la science et la philosophie sont fondamentales et de plusieurs sortes.

Premièrement, ce qui les distingue est leur objet. En effet, la philosophie s’intéresse à toutes les activités de l’esprit : l’art, la religion, la science, la morale… c'est-à-dire elle s’intéresse à tous les problèmes fondamentaux et relatifs à la culture humaine, tandis que la science se limite à l’étude des objets, notamment ceux qui sont d’ordre matériel.

Les préoccupations de ces deux disciplines ne sont pas non plus les mêmes. En effet, la philosophie est la tentative d’expliquer la situation de l’homme dans le monde et le monde en fonction de l’homme ; c’est l’homme qui est au cœur de la réflexion philosophique. La science, au contraire, explique le monde dans sa réalité objective comme si l’homme en était absent.

De plus,  Vialatoux  montre que la science et la philosophie sont deux disciplines  opposées par leur intention : la science est une activité réflexive qui, en s’orientant vers l’objet ne tarde pas de retourner au sujet ou de le ramener à lui : « philosopher c’est remonter à l’esprit comme la source de toute connaissance, de toute création, de toute valeur ».

La différence réside aussi dans la nature des problèmes soulevés. La philosophie se distingue de la science comme le « pourquoi » se distingue du « comment ». Philosopher, c’est se placer au point de vue de la valeur, au point de vue axiologique. Penser scientifiquement, c’est expliquer par les lois et étudier les faits tels qu’ils sont. Ainsi problèmes philosophiques et problèmes scientifiques ne se posent pas du tout de la même façon surtout si l’on entend par problèmes philosophiques les grandes questions métaphysiques et morales : ce sont des problèmes qui concernent le sens de l’existence, la destinée et les valeurs et non pas la nature des choses extérieures. C’est pourquoi on peut dire de ces problèmes qu’ils sont actuels, inépuisables, tenant toujours notre esprit en éveil, ce sont des problèmes insolubles du point de vue de la science puisqu’ils ne relèvent pas de sa compétence. Certes, des questions paraissent communes ainsi : la vie, la matière, le temps, l’évolution… mais la façon de poser le problème, la manière de les éclairer ne sont pas les mêmes. Le problème de la matière, par exemple, tel qu’il se pose au philosophe n’est en rien susceptible d’être traité scientifiquement. Il est donc inexact que la philosophie soit destinée à se résorber dans la science. Le développement de la science et son détachement de la philosophie n’a pas appauvri cette dernière et ne l’a pas exposée à perdre le plus clair de sa substance. C’est pourquoi le positivisme et le scientisme apparaissent comme deux attitudes dupes de l’originalité de ces deux formes supérieures de la culture humaine et surtout dupes de la nécessité de la philosophie.

Le positivisme tend à résorber la philosophie dans la science en lui assignant la mission de coordonner les méthodes et les résultats généraux des sciences particulières. La philosophie est appelée ou bien à demeurer comme une réflexion sur la science ou bien à disparaitre dans la science, étant donné que le savoir scientifique est le seul savoir authentique.

Le scientisme, de sa part, refuse toute valeur à la connaissance non-scientifique, il prétend que la science est seule capable de résoudre tous les problèmes réels pour satisfaire tous les besoins de l’homme. En fait, science et philosophie correspondent, selon Bergson, à deux orientations différentes ; l’erreur est de leur assigner le même objet, de leur attribuer les mêmes méthodes et de s’attendre d’elles aux mêmes résultats.

III-       La complémentarité de la science et de la philosophie:

Les différences spécifiques à la science et à la philosophie placent chacune dans un domaine apparemment autonome et nous empêchent de retourner au premier commencement où elles se confondaient et s’occupaient des mêmes problèmes pour avoir le même but et la même intention. Mais,  cette autonomie n’interdit pas leur corrélation. En réalité, la science n’est pas  une fille ingrate de la philosophie et la philosophie n’est ni une parente pauvre ni une surveillante prétentieuse de la science. Il est plus cohérent de voir dans la philosophie et la science deux directions divergentes, deux niveaux de pensée qui sont complémentaires et deux formes de la culture qui se rendent sans cesse des services mutuels.

1-   La philosophie rend un grand service à la science :

La philosophie entretient avec les sciences deux espèces de rapports : des rapports généraux, communs à toute science, et des rapports propres à chacune d’elles.

En déterminant la nature et les lois de l’intelligence, la philosophie enseigne au savant les règles dans l’emploi de ses facultés afin d’en tirer le meilleur parti possible. En  traçant les divers ordres de la certitude, elle lui apprend à ne pas céder trop facilement à certaines apparences de vérités. En discutant les questions de méthode, elle indique à chaque science les procédés les plus sûrs pour arriver à son but.

De plus, il est certains principes premiers, certaines notions fondamentales qui forment la base et le supposé de toute science. Tels sont les principes d’identité, de contradiction, de causalité, et de finalité ; les idées d’étendue et de nombre pour les mathématiques ; les idées de matière, de substance, de cause, et de loi pour les sciences de la nature ; les idées de vie, de genre, et d’espèce pour les sciences biologiques ; et pour les sciences sociales et humaines, les idées de bien, de droit, de devoir,… Tous ces principes que les sciences reçoivent de confiance, c’est à la philosophie qu’il appartient d’approfondir, d’en chercher la nature, l’origine et la valeur.

Toutes les sciences ont besoin de la philosophie aujourd’hui surtout que, à la suite de leur développement, le savant est tenu, s’il ne veut pas fausser l’esprit en s’enfermant dans sa spécialité, à s’élever de temps en temps au-dessus de son objet pour obtenir une vue d’ensemble et une approche plus normative.

 

2-   La science rend un grand service à la philosophie :

Si la philosophie a une portée universelle, elle est loin d’être une science ; à côté d’elle, les sciences ont leur place, leur objet propre et leur tâche particulière. C’est seulement quand elles parviennent à réaliser leur but que le philosophe recueille leurs résultats. On peut dire que la philosophie est, par rapport aux sciences particulières, ce que l’architecte est vis-à-vis des divers ouvriers. Ceux-ci présentent les matériaux tout préparés ; à l’architecte d’assigner à chacun sa place dans l’édifice, car lui seul, a le coup d’œil d’ensemble et le secret du plan total ; privé de leur concours, l’architecte en est réduit à dresser des projets dont rien vient garantir la valeur réelle et pratique.

Ainsi en est-il du philosophe : s’il ne s’appuie sur les données positives de la science, ses hypothèses ont beau être ingénieuses et ses déductions irréprochables, il ne sort pas de l’abstraction et de l’a priori. Voilà pourquoi il ne saurait de désintéresser d’aucune science, ni rester indifférent à aucune de leurs découvertes. On l’a dit avec raison « la meilleure marque de l’esprit philosophique est d’aimer toutes les sciences ».

Nul témoignage n’est plus éloquent sur ce point que celui de Claude Bernard à propos de la fécondité du dialogue entre savant et philosophe : « Comme expérimentateur, j’évite donc les systèmes philosophiques, mais… tout en fuyant les systèmes philosophiques j’aime beaucoup les philosophes et je me plais infiniment dans leur commerce. En effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente l’aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de l’inconnu. Dès lors, les philosophes se tiennent toujours dans les questions en controverse et dans les régions élevées, limites supérieures des sciences. Par là, ils communiquent à la pensée scientifique un mouvement qui la  vivifie et l’ennoblit ; ils fortifient l’esprit en le développant par une gymnastique intellectuelle générale, en même temps qu’ils le remportent sans cesse vers la solution inépuisable des grands problèmes ; ils entretiennent ainsi une sorte de soif de l’inconnu et le feu sacré de la recherche qui ne doivent jamais s’éteindre chez un savant ».

"Précis de philosophie"(Adapté)

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