La mémoire

I-                Introduction:

L’homme est un être pluridimensionnel ; à travers sa perception, il prend conscience du monde présent qui l’entoure, à travers sa mémoire, il prend conscience de ce qui s’est passé, et à travers l’imagination, il se projette vers l’avenir en se libérant du monde réel. La mémoire est une conscience rétrospective: conscience de ce qui s’est passé. Grâce à la mémoire, l’homme peut posséder le passé et en profiter pour former sa culture et pour réussir à s’adapter au présent. Lalande  a définit la mémoire comme une fonction psychique consistant dans la reproduction d’un état de conscience passé tout en le reconnaissant comme passé de la part du sujet. Et la philosophie classique considère la mémoire comme l’aptitude, non seulement à conserver les images et les souvenirs mais aussi à les reproduire.

La problématique:

Si les souvenirs sont conservés, comment le sont-ils? Comment se rappelle-t-on du passé?

II-           La conservation des souvenirs:

1-   la théorie matérialiste de Ribot :

 La théorie matérialiste considère que les souvenirs sont conservés sous forme de traces matérielles dans les cellules cérébrales; Ribot affirme que « la mémoire est par essence  un fait biologique, par accident un fait psychologique », signifiant par là que les cellules cérébrales possèdent la propriété naturelle de conserver les images perçues. Par conséquent, l’homme pourra volontairement ou spontanément se rappeler le passé. Le mécanisme de la conservation dépend non seulement de la structure biologique du cerveau, mais aussi de sa structure physiologique; en effet, les souvenirs sont conservés selon leurs catégories dans les centres cérébraux correspondants : les souvenirs visuels sont conservés dans le centre visuel, Ribot appuie cette thèse par un argument : toute lésion cérébrale entraîne nécessairement la perte des souvenirs correspondants. Ainsi, l’oubli serait la disparition partielle ou totale de traces matérielles qui représentent les souvenirs.

Critique de la théorie matérialiste:

 Bergson  critique Ribot  en lui reprochant d’avoir confondu mémoire et habitude : c’est l’habitude qui se conserve essentiellement par des traces et des connexions nerveuses et non la mémoire. Selon Bergson, le centre cérébral est le moyen d’évocation des souvenirs. C’est pour cette raison que certains malades aphasiques retrouvent les souvenirs qu’on croyait à jamais perdus, malgré la persistance de la lésion du centre cérébral correspondant.

2-   La théorie spiritualiste de Bergson:

 Bergson distingue clairement l’habitude et le souvenir. La répétition d’un poème par cœur est une action, donc une habitude alors que l’évocation d’une première lecture d’un poème, la veille, est une représentation, donc, un souvenir.

Le souvenir, d’essence spirituelle, ne se conserve pas dans le cerveau. La conservation du souvenir ne pose d’ailleurs aucun problème puisque l’esprit est inséparable de la durée. La mémoire, c’est l’esprit lui-même en tant qu’il vit et qu’il dure. Puisque l’esprit est durée, rien de ce que l’esprit a fait ou éprouvé n’est perdu. Tout notre passé dit Bergson  « subsiste à l’état inconscient sous forme de souvenirs purs ». Et la conscience n’éclaire que les souvenirs qui me sont immédiatement utiles pour agir. C’est ici que Bergson  définit le rôle du cerveau comme instrument d’évocation des souvenirs utiles pour l’action présente. Quand le cerveau est fatigué, l’évocation du souvenir est plus difficile, c’est ainsi que Bergson  explique l’oubli.

Texte de Bergson – Les souvenirs et l’inconscient: « Mais derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur notre occupation présente et se révéler au moyen d’elle, il y en a d’autres, des milliers et des milliers d’autres, en bas, au-dessous de la scène illuminée par la conscience.

Oui, je crois que notre vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience persiste indéfiniment.

Mais les souvenirs que ma mémoire conserve ainsi dans ses plus obscures profondeurs y sont à l’état de fantômes invisibles. Ils aspirent peut-être à la lumière ; ils n’essaient pourtant pas d’y remonter ; ils savent que c’est impossible, et que moi, être vivant et agissant, j’ai autre chose à faire que de m’occuper d’eux. Mais supposez qu’à un moment donné je me désintéresse de la situation présente, de l’action pressante, enfin de ce qui concentrait sur un seul point toutes les activités de la mémoire. Supposez, en d’autres termes, que je m’endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens d’écarter l’obstacle, de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, ils s’agitent, ils exécutent, dans la nuit de l’inconscient, une immense danse macabre. Et, tous ensemble, ils courent à la porte qui vient de s’entrouvrir. » (l’énergie spirituelle)

 

Critiques de la théorie spiritualiste :

La théorie de Bergson  a bien différencié habitude et mémoire. Cependant, elle présente des difficultés. En effet, l’explication bergsonienne du souvenir reste paradoxale : comment la mémoire -qui est esprit pur- peut elle utiliser, pour l’actualisation du souvenir, les mécanismes matériels du cerveau? Ensuite, la conservation intégrale du passé dans un inconscient psychique sous forme de souvenirs purs et intacts est une hypothèse invérifiable. L’expérience humaine semble la démentir car, d’une part les souvenirs conservés par chacun de nous sont limités et d’autre part, ils sont modifiés et réduits.

3-   La reconstruction des souvenirs : Explications phénoménologique et sociologique:

Selon l’explication phénoménologique, les souvenirs ne sont pas dans la conscience. C’est la conscience elle-même qui constitue le souvenir en posant le passé comme passé. Le souvenir n’est pas une chose, c’est un acte de la conscience, un jugement de l’esprit qui reconstruit le passé, à partir des besoins, des circonstances et des intérêts présents, en s’appuyant sur des aide-mémoire conservés qui sont d’ordre organique (conçus comme des circuits familiers empruntés par l’influx nerveux plutôt que comme des empreintes statiques) et aussi d’ordre social. La reconnaissance d’un évènement passé comme passé s’appuie sur des points de repères sociaux grâce auxquels je suis capable de situer mes souvenirs dans le passé. Tels sont les cadres sociaux de la mémoire, les repères fournis par le calendrier ou par les grands événements qui concernent le groupe social tout entier (des anniversaires, des vacances, des cérémonies…). Il me suffit de dire « quand j’étais en classe de première », pour évoquer immédiatement une foule de souvenirs relatifs à cette période de ma vie. La société nous fournit donc un langage, des instruments de culture, et un cadre de classification pour que nous puissions reconstruire le passé. Mais le passé reconstruit n’est pas le passé objectif, car le souvenir est lié au passé personnel du sujet, et comme évocation présente du passé, le souvenir subit une évolution: il se modifie, se transforme et se schématise pour refléter mes valeurs et mes préoccupations actuelles.

III-       L’oubli :

L’oubli est l’impossibilité d’évoquer le passé dans certaines conditions. L’oubli n’est pas le trouble d’une fonction indépendante des autres, mais il se comprend à partir de l’être tout entier, et est révélateur de la personne, de ses exigences et de ses soucis. Certains penseurs considèrent l’oubli comme un phénomène négatif, d’autres l’expliquent comme une fonction de la mémoire.

1-   L’oubli: phénomène négatif :

L’oubli négatif est dû à la faiblesse de la mémoire, à une insuffisance de fixation. Il peut être aussi déterminé par l’âge, la fatigue, le refoulement ou des raisons physiologiques.

2-   L’oubli fonctionnel :

L’oubli, dans ce cas, est considéré le complément de la mémoire :

-         C’est la mémoire qui se débarrasse des souvenirs inutiles pour se charger de ceux qui sont plus intéressants.

-         L’oubli est une condition d’apprentissage : on oublie les détails inutiles pour garder l’essentiel.

-         L’oubli est aussi une condition de création et d’imagination : il faut oublier certains systèmes anciens pour en inventer d’autres plus efficaces…

-          Sur le plan moral, l’oubli est une condition de pardon : c’est le signe de notre indulgence.

-         De même, l’oubli nous libère du poids du passé pour nous faciliter l’adaptation au présent.

 

IV-       Conclusion :

La mémoire n’est pas un mécanisme cérébral impersonnel ou une fonction autonome et isolée dans le psychisme. Elle est une fonction complexe liée aux dimensions psychique, sociale et organique du sujet vivant et à partir de là, elle unifie en lui le passé et le présent et lui fournit le sentiment de continuité.

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