La conscience et l’inconscient.

I-                Introduction:

La vie psychique signifiait traditionnellement la vie mentale. La philosophie classique l’identifiait à la pensée ou à la conscience qui est, selon  Descartes  l’intuition qu’un sujet possède de lui-même, de ses actes et de ses états, ainsi que de la réalité extérieure. Avec l’évolution de la psychologie et de la psychiatrie, le repérage  de faits psychiques pathologiques dont les raisons n’étaient ni organiques ni conscientes, a poussé  Freud  à supposer l’existence d’un psychisme inconscient. C’était une grande hypothèse qui a secoué la psychologie et toutes les sciences humaines, car elle pose la présence, dans le psychisme, de la conscience (dont le rôle est secondaire) et de l’inconscient.

Problématique:

Quelle est donc la réalité de notre psychisme? Est-il entièrement conscient ou bien conscient et inconscient? Quelles sont les répercussions philosophiques de la présence d’une réalité inconsciente dans le psychisme?

II-           Le psychisme est conscient:

Étymologiquement, le terme conscience dérive du latin « conscientia » qui signifie connaissance partagée avec un autre. C’est avec  Descartes  que la conscience de soi devient le fondement de « mon existence ». Les faits de conscience sont des états internes que nous saisissons en nous. Tel est le cas dans une émotion, un désir, un souvenir…

A- Les fonctions de la conscience:

La conscience est une réalité psychique fondamentale qui se définit par des fonctions multiples et interdépendantes dont les principes sont:

1-    La réflexion:

Selon  Descartes  la conscience est une faculté cognitive c.à.d. une substance préconstituée avant toute rencontre avec un objet. Elle est susceptible d’accueillir, tel un récipient, des contenus, des objets à connaître. La définition de la conscience comme « l’intuition qu’a l’esprit de ses états et de ses actes » suppose le dédoublement du moi qui éprouve et du moi qui sait et qui juge qu’il éprouve. De même, cette intuition sera la condition de toute représentation mentale discursive  telle qu’elle se manifeste par le raisonnement qui combine les jugements et les concepts.

2-    L’intentionnalité:

  Husserl se distingue de Descartes en considérant que la conscience n’existe pas en soi, en tant que monde fermé. En effet, « toute conscience est conscience de quelque chose », elle est un rapport au monde, une façon de se diriger vers le monde, une direction active vers l’objet. Elle a donc une structure intentionnelle, c.à.d. qu’elle ne peut se saisir elle-même qu’en saisissant un objet extérieur à elle-même. Cette nécessité pour la conscience d’exister comme conscience d’autre chose que soi est une « intentionnalité ». Donc, la conscience se manifeste sous forme de perception, ou d’imagination, ou de mémoire d’un objet… selon la nature de l’objet qu’elle vise.

Texte de Edmund Husserl – La conscience comme intentionnalité: « Tout état de conscience en général est, en lui même, conscience de quelque chose, quoi qu'il en soit de l'existence réelle de cet objet et quelque abstention que je fasse, dans l'attitude transcendantale qui est mienne, de la position de cette existence et de tous les actes de l'attitude naturelle. Par conséquent, il faudra élargir le contenu de l'ego cogito transcendantal, lui ajouter un élément nouveau et dire que tout est cogito ou encore tout état de conscience "vise" quelque chose, et qu'il porte en lui-même, en tant que "visé" (en tant qu'objet d'une intention), son cogitatum respectif. Chaque cogito, du reste, le fait à sa manière. La perception de la "maison" "vise"(se rapporte à) une maison - ou, plus exactement, telle maison individuelle - de manière perceptive; le souvenir de la maison "vise" la maison comme souvenir: l'imagination, comme image; un jugement prédicatif ayant pour objet la maison "placée devant moi" la vise de la façon propre au jugement prédicatif: un jugement de valeur surajouté la viserait encore à sa manière, et ainsi de suite. Ces états de conscience sont aussi appelés états intentionnels. Le mot intentionnalité ne signifie rien d'autre que cette particularité foncière et générale qu'à la conscience d'être conscience de quelque chose, de porter, en sa qualité de cogito, son cogitatum en elle-même » [Méditations cartésiennes (1929)]

 

3-    L’activité de choix:

La conscience claire, ne s’attache qu’à un petit nombre de nos attitudes. Bien souvent comme le cycliste, nous agissons par automatisme. La conscience exige donc une condition pour apparaître : la présence d’un problème qui sollicite une réaction d’adaptation, d’une difficulté particulière pour laquelle l’automatisme de l’habitude ne suffit plus, problème ou difficulté qui nécessite un choix, à savoir l’élaboration d’une réponse libre et nouvelle.

Texte de Bergson – La conscience comme choix:

« Qu’arrive-t-il quand une de nos actions cesse d’être spontanée pour devenir automatique ? La conscience s’en retire. Dans l’apprentissage d’un exercice, par exemple, nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu’il vient de nous, parce qu’il résulte d’une décision et implique un choix ; puis à mesure que ces mouvements s’enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns des autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. Quel sont d’autre part les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ?

Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs parties à prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l’aurons fait ? Les variations d’intensité de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire qu’il en est ainsi de la conscience en général. Si la conscience signifie mémoire et anticipation, c'est que conscience est synonyme de choix. »

4-    L’activité de synthèse:

La principale fonction de la conscience est l’adaptation au réel, c'est-à-dire saisir l’unité du discours. L’ensemble des stimuli visuels, auditifs, olfactifs… ne constitue un monde que pour un sujet doué de conscience. Ainsi, la conscience est synthèse perceptive, elle rassemble et organise les données de la sensation.

Mais la conscience est aussi synthèse temporelle dans le sens où elle n’est pas pris dans et par l’instant présent: Elle unifie le passé au présent, et est tendue vers l’avenir. Ainsi elle est synthèse personnelle en unifiant tous ses actes, en les rapportant au moi.

B- Les thèses classiques de la conscience : le refus de l’inconscient

Certains philosophes comme  Descartes  et  Sartre, assimilent la conscience au psychisme : tout ce qui est psychique est conscient, par conséquent, tout ce qui est inconscient relève du physiologique. Ainsi, pour  Descartes  la nature de l’homme est formée de deux substances: l’âme c.à.d. pensée consciente et le corps c.à.d. fragment de l’étendue. Tout ce qui en lui échappe à la pensée, à la conscience, appartient au corps et s’explique par des mécanismes. L’inconscient est donc physiologique. En cherchant le principe premier sur lequel il pourrait fonder une philosophie certaine,  Descartes  procède par le doute méthodique pour aboutir à la célèbre formule « je pense donc je suis » (ou j’existe). Donc la pensée consciente d’elle-même définit l’homme et par la suite, c’est la conscience qui met en valeur l’existence humaine. Pour Descartes cette pensée est entièrement transparente à elle-même, je pense et je sais         que je pense et je sais ce que je pense.

 De même pour  Sartre, la conscience est l’essence de la pensée : « il n’y a pour une conscience qu’une façon d’exister c’est d’avoir conscience qu’elle existe ». Selon  Sartre, l’inconscient psychique serait une contradiction dans les termes. L’affectivité ne se sépare pas de la connaissance que nous en avons : le plaisir ne peut pas se distinguer de la conscience du plaisir.  Sartre  transforme l’inconscient freudien en mauvaise foi, c.à.d. « un mensonge à soi-même » qui est une attitude de la conscience.  Sartre  voit une incohérence dans le système proposé par  Freud. En effet, afin de censurer, la censure du psychisme devrait nécessairement être consciente de ce qu’elle censure. Or, le surmoi est d’après Freud  une instance inconsciente, comment se surmoi peut-il donc censurer?  Il faut donc nécessairement que l’instance qui censure soit consciente.

 À la question : comment peut-on étudier notre conscience? Les philosophes classiques répondent : à travers l’introspection. Cette dernière est la connaissance directe et solitaire de moi-même par moi-même. L’introspection est une méthode d’observation et d’analyse de soi en vue d’étudier sa propre personne et d’acquérir une connaissance de soi.

Discussion : (critique)

Malgré l’importance de la conscience dans notre vie  psychique, la thèse du psychisme conscient a rencontré des difficultés infranchissables dont :

1-    Les faits psychiques apparemment conscients peuvent avoir des raisons inconscientes  ex : un sentiment d’amour…

2-    L’argument qui conditionne l’existence de l’inconscient par son observation, ou bien sa constatation par la conscience ne tient pas : un microbe, même inconnu peut attaquer notre organisme.

3-    Certains faits psychiques comme les symptômes pathologiques de la phobie ne s’expliquent, ni par l’organisme, ni par la conscience, d’où la nécessité selon  Freud, de l’existence d’un psychisme inconscient.

4-    On reproche à l’introspection d’être subjective, puisque le sujet pensant est en même temps l’objet pensé. Auguste Comte écrit : « on ne savait être à la fois à la fenêtre et se regarder passer dans la rue ». En plus, il faut avouer franchement que l’introspection est insuffisante à elle seule, car son champ d’observation est très limité dans un temps et dans un lieu précis.

 

III-       le psychisme est conscient et inconscient:

 

A- La théorie de l’inconscient ou la théorie psychanalytique de Freud :

 Freud divise le psychisme en un psychisme conscient et en un psychisme inconscient. Le psychisme est un  appareil constitué de trois instances :

1-    Le « ça », en grande partie inconscient; il représente l’ensemble des instincts, des tendances qui exigent la satisfaction ou le plaisir.

2-    Le « surmoi », en grande partie inconscient; il est formé par l’ensemble des interdis sociaux et des obligations morales, intériorisés  par l’enfant au cours de son éducation.

3-    Le « moi »; il inclut la conscience dont la fonction essentielle est de régulariser  les relations du sujet avec le monde extérieur contraignant, tout  en satisfaisant ses besoins (le ça) les plus profonds, et en tenant compte des exigences de surmoi. Il a donc un rôle de médiateur face à des forces contradictoires entre le ça et le surmoi, et a donc pour tâche de maintenir l’unité de l’appareil psychique.

Le « moi » est donc victime de cette constitution conflictuelle de l’appareil psychique. Ainsi, selon Freud, l’appareil psychique n’est pas une substance unie et transparente à elle-même qui ferait de l’homme le maître de lui-même. La conscience ne constitue pas la force fondamentale du psychisme.

 

B- La méthode psychanalytique :

Pour remédier à ces troubles psychiques, Freud conçoit une méthode thérapeutique qu’il a nommée la méthode psychanalytique. Celle-ci vise à guérir les patients en rendant consciente l’origine inconsciente de leurs troubles. De cette manière ils accèdent à une meilleure connaissance de soi qui est libératrice. Si avant l’analyse le patient était son passé, vivait son passé sur le mode du présent, l’analyse va le libérer de ce passé : il va s’en décharger en en prenant conscience et ceci se passe à travers l’association libre des idées. Cette méthode peut être soutenue par plusieurs manifestations :

1-    Les lapsi : le lapsus, par exemple, est l’emploi d’un mot à la place d’un autre, le mot prononcé n’est pas le résultat d’une erreur mécanique mais un phénomène chargé de sens, il est en rapport direct avec les préoccupations inconscientes de l’homme. « Je déclare la séance close… Oh! Pardon ouverte » est un lapsus commis par un président car le premier membre qui devait prendre la parole était l’un de ses adversaires.

2-    Les actes manqués : un acte manqué est un acte qui rate son but conscient, mais qui en fait serait la satisfaction d’un désir inconscient. L’acte manqué serait la manifestation d’une volonté inconsciente, comme ne pas se réveiller le jour d’un examen.

3-    L’oubli : Freud soutient l’idée d’un oubli actif et accorde une place importante à l’oubli des noms propres : on n’oublie pas les camarades de classe, mais on oublie facilement le nom des personnes indifférentes. L’oubli est une attitude intentionnelle.

4-    Le rêve : le rêve est considéré par Freud comme la voie royale qui mène à l’exploitation de l’inconscient dans la vie. En effet, durant le sommeil, la censure est affaiblie et les pulsions inconscientes en profitent pour se manifester et se satisfaire symboliquement en se déguisant pour franchir la censure. Dans le rêve de la femme au chapeau noir, cité par « Frank », le malade a rêvé qu’elle achetait d’un magasin un chapeau noir très cher. L’analyse révèle  que le chapeau noir est un chapeau de deuil ce qui signifie le désir de la femme d’être délivrée du mari âgé et malade, alors que le chapeau cher et luxueux signifie le besoin de séduire un jeune homme riche et beau qu’elle aimait.

La guérison n’aura lieu que lorsque le patient prendra conscience des raisons véritables et profondes de ses troubles.

Discussion :

La psychanalyse a fourni des explications nouvelles révolutionnaires en psychologie, portant sur l’inconscient et ses rapports avec les différents faits psychiques. Mais d’autre part, la psychanalyse a exagéré dans ses interprétations, elle s’est transformée en philosophie systématisée qui prétend expliquer toutes les dimensions de l’homme et de sa culture en commettant les erreurs les plus grossières par leur réduction à des intérêts et des complexes. D’autre part, la sexualité a été tellement étendue, à tel point que ce concept a fini par perdre ses limites; en effet qu’y a-t-il de sexuel, par exemple, dans l’amour d’une mère pour son enfant? Freud a méconnu le rôle essentiel de la conscience et a réduit toute la personnalité uniquement à des instincts et des tendances.

Toutefois cette tentative d’expliquer toutes les valeurs par la psychanalyse est une tentative partiale et même partielle, car sur le plan de l’art, par exemple, si on veut psychanalyser un chef-d’œuvre on ne pourra jamais mettre en relief le génie de son auteur; pour Freud l’art est le plus souvent le produit d’un complexe qui est le complexe d’infériorité, Delay écrit: « La psychanalyse de l’art n’explique de l’art que ce qu’il ya en lui de moins artistique ».

 

IV-       Conclusion :

La notion d’inconscient psychique signifie pour la psychologie contemporaine, une réalité beaucoup plus qu’une hypothèse, mais cette signification de son côté a fini par prendre ses limites, lorsque le même fait psychique a été l’objet d’interprétations différentes. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre Adler et Jung les dissidents de Freud. Le premier a développé la notion de complexe d’infériorité et des tentatives de compensations faites par l’homme pour remédier à sa faiblesse naturelle; le second est connu comme l’auteur des descriptions psychologiques du caractère introverti et extraverti et de l’inconscient collectif.

 De même, l’opposition prétendue par Freud entre le conscient et l’inconscient, ne correspond en réalité qu’à la vie psychique pathologique, alors que dans la vie psychique normale, le conscient et l’inconscient collaborent ensemble dans le cadre de l’unité et de l’adaptation de la personnalité. 

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